Arsilda, regina di Ponto - A. Vivaldi

Arsilda, regina di Ponto - A. Vivaldi ©Petra Hajska
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Arsilda, opéra vénitien à la mode française

Par son originalité Arsilda fait mentir à plus d'un titre la boutade prêtée à Stravinski, selon laquelle « Vivaldi n'a pas écrit soixante-dix opéras, il a écrit soixante-dix fois le même opéra ! ». Son aspect le plus surprenant est assurément la présence récurrente de ballets, plutôt habilement intégrés à l'action (et non rejetés au final des différents actes, comme une figure obligée dont on ne saurait que faire), qui montre que le Prêtre Roux était capable d'intégrer avec intelligence et sensibilité les apports du répertoire lyrique français de son époque. L'influence française se manifeste également dans les nombreux chœurs qui rythment l'action, alors qu'ils n'apparaissent traditionnellement qu'au final de la plupart des opéras seria.

Au plan historique, la création de l’œuvre suit de près une victoire militaire significative remportée par la Sérénissime, qui avait mis en fuite durant l'été 1716 la marine turque tentant de s'emparer de Corfou. Ce joyeux événement sera célébré dans l'oratorio Juditha Triumphans, également dû au Prêtre Roux. Arsilda inaugure pour sa part la saison du carnaval au Teatro Sant'Angelo. La première version du livret, dûe au napolitain Lalli, semble avoir été refusée par la censure. Vivaldi procédera lui-même à des remaniements du texte, qui le brouilleront avec son librettiste (qui lui avait fourni précédemment le texte d'Ottone in villa).

Il en résulte une intrigue largement invraisemblable, d'autant plus difficilement compréhensible qu'elle fait appel à des événements antérieurs à ceux présentés à la scène. La vieille reine de Cilicie Antipatra règne avec Cisardo, oncle de ses jumeaux Tamese et Lisea. Cette dernière est secrètement fiancée à Barzane, roi de Lydie. Tamese et Barzane partent combattre pour protéger les frontières de Cilicie ; ils sont invités par le Roi du Pont, et tombent tous deux amoureux de sa fille Arsilda. Celle-ci choisit Tamese, mais il fait naufrage sur le chemin du retour. Afin de conserver l'apparence d'un héritier mâle, Antipatra oblige Lisea à se faire passer pour son jumeau ; les choses se compliquent quand Arsilda se présente pour réclamer le mariage promis... L'intrigue proprement dite débute alors : lors du serment d'allégeance à la maison royale Lisea, toujours déguisée en Tamese, annonce ses fiançailles avec Arsilda. Cisardo annonce qu'un inconnu a pénétré dans la ville pour enlever Arsilda. Cette dernière presse Lisea-Tamese de lui donner des preuves d'amour... En réalité Tamese n'est pas mort, il cache son identité comme jardinier des parcs royaux, persuadé que sa sœur a voulu usurper son trône. Lorsque Barzane, l'inconnu annoncé par Cisardo, essaie d'enlever Arsilda dans les jardins royaux, Tamese fait échouer la tentative et capture Barzane ; Arsilda se sent alors attirée par son sauveur...

Au second acte Lisea toujours travestie rend visite à Barzane, et lui reproche d'avoir trahi sa fiancée. Arsilda présente à Lisea son sauveur, et toutes deux pensent reconnaître Tamese sans en être certaines. Arsilda demande à nouveau des preuves d'amour à Lisea, qu'elle n'obtient évidemment pas davantage : elle se sent alors encore plus attirée par son sauveur... Une grande scène de chasse consacrée à Diane rehausse brillamment l'acte en son milieu. Lisea révèle ensuite à Barzane que sa fiancée est toujours vivante mais qu'elle doit se cacher : elle lui procure une clé pour la rejoindre la nuit suivante. De son côté Tamese révèle la vérité à Arsilda : « Ton fiancée est ma sœur » !

L'acte III s'ouvre sur la visite de Barzane à Lisea (cette fois sous sa véritable apparence) : il lui confirme qu'il va demander sa main à « Tamese », rendant l'intrigue plus inextricable encore. Lisea avoue alors à Cisardo son travestissement, et celui-ci lui apprend que son frère est vivant. Cisardo se chargera de révéler officiellement la vérité à tous, dénouant cette intrigue avec diplomatie et préparant l'inévitable lieto finale : Lisea rend le trône à Tamese, elle va enfin épouser Barzane ; de son côté Tamese régnera sur la Cilice aux côtés d'Arsilda !

La mise en scène de David Radok souligne fort à propos l'originalité de cette partition. L'ouverture donne lieu à la représentation d'un ballet dans les formes baroques, autour d'une somptueuse table de banquet éclairée de bougies. Les parois grises évoquent un palais antique, quelque part entre Grèce et Pont-Euxin. Les costumes de Zuzana Ježková évoquent eux aussi clairement l'époque baroque (surtout le superbe travestissement de Lisea-Tamese), jusqu'au troisième acte où l'on bascule en pleine époque contemporaine, avec ses jeans : clin d’œil à une intrigue en abîme, dont le dénouement se situe de nos jours ? On retiendra aussi quelques belles trouvailles, comme le parti de souligner la fatuité du vrai Tamese, qui apparaît en jardinier... dans un habit royal, entouré de serviteurs, et qui joue avec un globe d'or en regrettant son trône ! Tous ces clins d’œil apportent une dimension décalée et jubilatoire, parfaitement assumée par les interprètes.

Dans le long rôle de Lisea, Lucile Richardot domine avec brio la distribution. Son timbre mat aux reflets moirés donne de la crédibilité aussi bien à la fragile Lisea écrasée par son travestissement obligatoire (dans ses confidences du premier acte à Mirinda, ou dans son tête-à-tête avec Barzane au début du troisième acte) que dans ses apparitions androgynes en faux Tamese repoussant les demandes d'Arsilda. L'élocution demeure très naturelle, le phrasé fluide, et l'émotion est bien présente. Face à elle Fernando Guimarães s'acquitte avec une aisance indéniable du rôle de Tamese, dont la mise en scène souligne fort justement le caractère quelque peu prétentieux. Le timbre est bien rond, les ornements naturels même lorsqu'ils sont appuyés de manière quelque peu outrancière, pour se conformer au registre suffisant prêté au personnage (ce qui lui vaudra de justes applaudissements lors de sa première apparition).

Olivia Vermeulen prête au rôle-titre son timbre fin aux éclats mats, qui lui donne une incontestable noblesse. Sa dicton nette, sa projection affirmée se parent d'attaques tranchantes et d'aigus décoiffants dans les morceaux de bravoure (au second acte, et dans le dernier air du troisième acte). Dans les moments d'émotion l'expressivité est réelle, tandis que ses déplacements élégants rappellent son rang royal. Nous avons entendu un Kangmin Justin Kim au mieux de sa forme dans le rôle de Barzane : le timbre est désormais bien charnu, jusque dans les ornements les plus téméraires, comme en témoigne l'inénarrable duo avec le siffleur dans l'air du rossignol au second acte. La ligne de chant est bien fluide, la projection affirmée, faisant aisément pardonner une légère tendance à détimbrer dans les graves.

Les courtes apparitions de Mirinda (Lenka Máčiková) sont irréprochables : attaques franches, beaux ornements ciselés dans les airs (en particulier le magnifique morceau de bravoure du second acte), et une sincérité convaincante dans les scènes de confidences avec Lisea. Enfin Lisandro Abadie (Cisnardo) déploie une projection sonore qui confère une solennité certaine à chacune de ses rares apparitions ; sans être extrêmement profonds les graves sont bien charnus, et les ornements lui viennent aisément.


© Petra Hajska

Soulignons la richesse des sonorités de l'orchestre Collegium 1704, bien perceptible dès l'ouverture. La direction inspirée de Václav Luks rehausse avec bonheur les détours les plus improbables de cette intrigue si peu vraisemblable. La plupart du temps, elle colle de près à la ligne de chant des interprètes. Mais les passages purement orchestraux la mettent au premier plan, pour animer avec brio les magnifiques ballets, dont ceux de la grande scène de chasse au milieu du second acte (habilement choisie pour précéder l'entracte). Les cordes sont moelleuses à souhait, les cors bien sonores, de même que les percussions, et la harpe apporte une touche flamboyante et inhabituelle au continuo. N'oublions pas non plus l'excellente qualité des chœurs du Collegium 1704, équilibrés, et précis dans leurs interventions.

Cette production d'Arsilda illustre avec éclat le génie musical du Prêtre Roux ; elle nous révèle aussi une proximité insoupçonnée entre ce parangon de la musique vénitienne au XVIIIème siècle et l'héritage de Lully et Campra. Pour ces deux raisons souhaitons que son succès se poursuive dans les différentes salles d'Europe où elle est programmée.



Publié le 30 juin 2017 par Bruno Maury