Il trionfo della Morte - Aliotti

Il trionfo della Morte - Aliotti ©Edouard Barra
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Pour vous nourrir et pour naître...l'un va transpirer, l'autre va souffrir...

Quand le père Franciscain Bonaventura Aliotti (1640-1690) compose en 1677 Il trionfo della morte per il peccato d'Adamo, l'oratorio est devenu un genre mature. On considère généralement que ce genre musical, né dans le contexte de la Contre-Réforme, est l’œuvre de la congrégation des Oratoriens. Ces derniers avaient l'habitude de se réunir en dehors des offices pour y commenter des textes sacrés émaillée de chants polyphoniques. Petit à petit les chants se sont coagulés autour d'un thème de réflexion. C'est ainsi qu'en 1600 est né La rappresentatione di anima e di corpo d'Emilio de Cavalieri. Selon certains auteurs, Cavalieri serait l'inventeur du recitar cantando (récitatif chanté), procédé permettant de faire le lien entre les parties chantées et de produire une action dramatique. Parmi les premières œuvres créées, citons celles de Heinrich Schütz (1585-1672), de Giacomo Carissimi (1605-1674), de Luigi Rossi (1597-1653) (Oratorio per la Settimana Santa), de Michelangelo Falvetti (1642-1692) (Il diluvio universale) et la trentaine de drames sacrés de Marc Antoine Charpentier (1643-1704), élève de Carissimi. Sur les onze oratorios de Bonaventura Aliotti, trois parmi ceux qui ont survécu datent du dernier tiers du 17ème siècle. Seul, Il Sansone (1684) a fait l'objet d'un enregistrement. La représentation de Dijon est la seconde en France, la première ayant été donnée en juillet dernier à l’abbaye de Moyenmoutier, dans le cadre du Festival des Abbayes en Lorraine.

L'histoire du Péché originel contée par Aliotti met sur scène les protagonistes, Adam, Eve, les allégories de la Raison, de la Passion (il s'agit évidemment des passions humaines inspirées par les sens), Lucifer (avant qu'il ne soit banni du Paradis et précipité sur terre) et la voix de Dieu.

Quand commence l'oratorio, au cours d'un superbe duo, Adam (ténor) s'extasie sur la beauté d'Eve (soprano). Raison (soprano) met en garde le premier homme (Adam, basta, non piu, aria très suave avec de belles vocalises et un riche accompagnement de flûtes, violons et basse de viole). Dans sa contemplation d'Eve, Adam ne doit pas se détourner de son Créateur, admonestation reprise par le chœur des Vertus (N'aime pas Eve au point de quitter Dieu). La Mort (contre-ténor) (Al sembiante, alla falce) se plaint auprès de Passion (remarquable duo) de n'avoir aucune prise sur Adam et Eve mais Lucifer (basse) dans une superbe aria di furore (Dunque un uomo caduco) leur promet qu'il trouvera la faille. Il s'attaquera sous forme serpentine à Eve (Eve s'agenouillera devant mon savoir). Tandis qu'Eve se réjouit à la vue de la beauté qui l'entoure et des joies de l'amour (air superbe dans lequel la voix dialogue avec les cornets, Sospendi mio cuore), Lucifer très séducteur lui fait miroiter le fruit de l'arbre de la connaissance et Eve dans un air très gracieux accompagné de trois flûtes, croit ses promesses (Je serai la Déesse du savoir et Adam un grand monarque). Un spectaculaire chœur de démons (Furie feroci) clôt la première partie sur les mots Il chutera ! Il chutera, l'homme insoumis.

Tandis que La Mort et la Passion se réjouissent de la chute d'Eve qui annonce celle d'Adam (Siciliano avec de belles vocalises sur Al suon di piu trombe et belles envolées des deux cornets), Raison exhorte Adam de fuir les entreprises de séduction d'Eve. Cette dernière dans un sublime lamento (Discioglietevi, dileguativi, mesti lumi - dissolvez-vous, tristes yeux), richement accompagné par l'orchestre, joue le grand jeu du désespoir si Adam ne l'accompagne pas dans sa quête de divinité. C'est le sommet expressif de l’œuvre, Adam ne peut plus résister et Eve exulte. Sa joie est de courte durée. Tu es déchue, tu es déchue, pauvre humanité clament les anges tandis que la parole Divine, formidable, retentit : Vous, Âmes nues, sans vêtements et sans mérites,….l'un va transpirer et l'autre souffrir ! C'est l'avènement du royaume de la Mort (dialogue de la voix divine, des violons et des violes). Un brillant fugato entonné par le chœur et l'orchestre au complet termine l'oratorio sur une note d'espérance (Sperate, mortali - Gardez espoir, mortels). La clémence divine sera accordée à celui qui humblement supplie et prie (tierce picarde à la fin).

Cet oratorio d'une heure quarante de musique seulement (mais quelle musique) a été une révélation pour moi ! Cette partition d'une grande richesse vocale et instrumentale et d'une grande expressivité possède une signification musicale et spirituelle supérieures à Il Sansone, l'autre oratorio d'Aliotti récemment révélé au public. Comme dans les opéras contemporains de Francesco Cavalli, et de Giovanni Legrenzi (lire la chronique La divisione del mondo), le recitar cantando alterne avec des airs plus individualisés mais ici ces derniers sont relativement développés et les récitatifs très brefs. De nombreux duos et des chœurs magnifiques apportent un supplément de vie à l'ensemble. L'impression qui s'impose est celle d'une action sous-tendue par une mélodie continue sans aucun temps mort. Dans l'oratorio du 18ème siècle et déjà dans Il trionfo del tempo e del disinganno de Haendel (1708) (dont il ne peut être question ici de minimiser la sublimité), l'alternance tranchante airs/récitatifs casse un peu la progression dramatique. Du point de vue de la forme, cet oratorio de Bonaventura Aliotti m'a semblé plus moderne que les oratorios du siècle suivant.

Capucine Keller qui devait chanter et jouer le rôle d'Eve étant souffrante, fut remplacée au pied levé par Lucia Martin Carton. Faute du temps nécessaire, l'équipe artistique a fait le choix de supprimer la mise en espace et les costumes prévus initialement.

C'est Vincent Bouchot (ténor) qui apparaît sur scène en premier endossant le rôle d'Adam d'une voix à l'excellente projection et au timbre chaleureux. Il dessina avec beaucoup d'engagement et de sensibilité les contours d'un Adam écartelé entre sa passion amoureuse pour Eve et sa dévotion vis à vis de son Créateur.

Lucia Martin Carton (soprano) charmait d'emblée par une voix au timbre cristallin et à l'intonation parfaite. Rapidement elle s'appropriait le rôle d'Eve et nous offrait dans la deuxième partie un sublime lamento. Dans ce dernier, point culminant de l’œuvre, la chanteuse distillait une musicalité et une émotion intenses avec les moyens les plus simples, sans fioritures, virtuosité ou vibrato intempestif. La soprano espagnole qui a chanté avec Les Arts Florissants, Jordi Savall et Leonardo Garcia-Alarcon (lire la chronique El Prometeo où elle incarnait le rôle d’Aracne, représenté l’an passé dans ce même Auditorium de Dijon), est rompue au chant baroque comme en témoignent les jolis ornements dont elle agrémentait son chant.

Le rôle de Raison est capital car c'est elle qui rétablit l'équilibre dans le conflit qui oppose l'humanité naissante à trois redoutables adversaires : Passion qui aveugle, Serpent qui trompe et Mort qui triomphe. Anne Magouët (soprano) m'a impressionné par la beauté de sa voix opulente et sa force tranquille. Elle fut souveraine dans les deux airs de mises en garde adressés à Adam, au début de chaque partie où elle vocalise avec talent. C'est aussi sa voix qui domine dans les chœurs terminaux affirmant ainsi le rôle de l'intelligence et celui du Pardon. Ce rôle de Raison et des vertus qui vont avec, me semblent émaner de l'esprit de la Contre-Réforme.

Paulin Bündgen (contre-ténor) donnait vie à la Mort, si je peux me permettre cet oxymore. Directeur artistique de l'ensemble Céladon entre autres nombreuses activités, il connaît mieux que personne ce répertoire lyrique italien du 17ème siècle. Sa voix au timbre très prenant, sa superbe ligne de chant donnèrent beaucoup de personnalité à ce rôle de la Mort notamment dans son air de triomphe, Du monde entier je vais tenir le sceptre doré, à la fin de la deuxième partie où il vocalise avec beaucoup d'agilité.

Renaud Delaigue (basse) est un habitué des scènes d'opéra où il a interprété la plupart des grands rôles de basse des répertoires baroques et classiques. Il avait la tâche redoutable d'incarner Passion et Lucifer et de faire entendre la voix de Dieu. De sa voix superbement projetée, en particulier dans le grand air de fureur de Lucifer lors de la première partie, il montra l'étendue de sa tessiture et de superbes graves profonds. Il sut aussi s'adapter avec finesse aux exigences de ses rôles. Il adopta un ton plus solennel et majestueux quand il emprunta la voix du Dieu d'Amour de l'Ecriture.

Avec cinq solistes de ce calibre, plus besoin de chorale. Leurs cinq voix unies firent merveille dans les nombreux passages choraux de la partition et notamment dans les chœurs magnifiques qui ferment les deux parties de l’œuvre.


© Pierre Benveniste

Le rôle de l'orchestre est évidemment capital dans cette partition car c'est lui qui soutient les chanteurs et assure les transitions. Les Traversées baroques se distinguèrent dans cette fonction avec souplesse et harmonie. Un continuo plantureux (théorbe, clavecin, orgue, basse de viole, violone, contrebasse, basson baroque) emplissait de ses riches vibrations la vaste salle de l'auditorium. Le groupe des cordes (violons, viole de gambe et les deux basses d'archet) très actif dans les tutti et les airs, ravissait par sa douce sonorité et ses jolis ornements. Pas de musique du 17ème siècle en Italie sans les cornets qui intervenaient dans les passages solennels et triomphants mais les cornettistes échangeaient avec célérité leur instrument avec de ravissantes flûtes à bec dans les passages bucoliques. Le basson baroque qui accompagnait plusieurs airs faisait entendre sa voix tour à tour ironique, mordante mais toujours élégante. Le tout était placé sous la direction experte d'Etienne Meyer qui infusa à l'ensemble une vie intense.

Merci à Judith Pacquier et Etienne Meyer pour la création en France d'une œuvre admirable par la beauté de la musique et sa spiritualité.



Publié le 19 nov. 2019 par Pierre Benveniste