Organ Landscapes - Bach

Organ Landscapes - Bach ©Steffen Geldner & Johannes Schaugg
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Deux nouveaux volumes de l’intégrale de l’œuvre d’orgue de Bach par Jörg Halubek

Après la parution fin 2020 des Chorals de Leipzig et des Variations Canoniques enregistrés à Ansbach, après la Clavierübung III (dite « Messe luthérienne ») à Waltershausen, Jörg Halubek poursuit son voyage dans l’œuvre d’orgue du Cantor qu’on nous promet comme intégrale. Chez un éditeur qui à l’époque d’Eterna, dans les années 1960, avait engrangé une patrimoniale moisson sur des Silbermann « dans leur jus ». Les coordonnées de géolocalisation qui singularisent les titres de cette nouvelle collection indiquent que les deux récents jalons nous situent respectivement devant la Hauptkirche St. Katharinen de Hambourg et, à 43 km au sud-est, devant la Johanniskirche de Lüneburg. Le second album pose aussi ses bagages dans une autre localité de Basse-Saxe : à Altenbruch, moins de cent kilomètres en aval de la ville natale de Brahms, à l’embouchure de l’Elbe.

Le projet annonce dix escales autour de facteurs associés à Bach. L’orgue reconstruit en l’église Sainte-Catherine par la firme néerlandaise Flentrop il y a une dizaine d’années cumule soixante jeux et fédère un programme autour de la manière nordique qui date des années à Lunebourg, du pèlerinage à Lübeck pour admirer Dietrich Buxtehude (1705), et des visites à Hambourg. Le compositeur connaissait cette console tenue par le vénérable Johann Adam Reincken (1643-1722) et y joua ; un célèbre concert incluant le BWV 542 est attesté en 1720. Ce sont d’autres pièces libres que rassemble cet album : les triptyques en ut majeur BWV 564 et ré majeur BWV 912a (version préexistante à la forme pour clavecin), les diptyques BWV 531 et 549a. Alimentent aussi cet enregistrement hambourgeois une moitié des 31 chorals BWV 1090-1120 associés au recueil Neumeister redécouvert dans les années 1980. Le Capriccio BWV 993 dédié au grand frère Johann Christoph figure par erreur sous cote BWV 1092 dans la liste des pistes du CD1. On se satisfait d’entendre cet orgue qui n’avait jusque-là fait l’objet que d’un seul disque entièrement consacré à Bach : la Clavierübung III par Andreas Fischer sur un SACD de 2018 pour l’étiquette MDG.

L’autre album plonge lui-aussi ses racines dans cette ville de Lunebourg où étudia le jeune Johann Sebastian au tournant du XVIIIe siècle. Il a posé ses micros non pas à St. Michaelis (dont l’instrument attend une restauration) mais illustre un autre construit par le même facteur Matthias Dropa en 1712-1715 à l’église St. Johannis sur une base qui remontait au milieu du XVIe siècle et « modernisée » pour le titulaire du lieu, Georg Böhm (1661-1733). On peut se demander si cet instrument de Saint-Jean, qui nous propose ici l’Orgelbüchlein pourtant assimilé à la période de Weimar, s’avère une option optimale : la facture thuringeoise qu’on associerait à ce cycle ne présente-t-elle pas des caractéristiques différentes (une sonorité plus équilibrée, moins épicée, mieux assise sur les fondamentales) que celles adaptées au Stylus Phantasticus ? Les fonds cossus et la plénitude de St. Johannis relèvent pertinemment la gageure, légitimant un choix qui n’est certes pas sans précédent si l’on se rappelle l’Orgelbüchlein gravé par Ullrich Bremsteller chez Motette ou l’ancienne anthologie d’Albert de Klerk (CBS, 1966). Le célèbre Klapmeyer d’Altenbruch restauré par la maison Ahrend documente un autre aspect, bien plus typé, du style septentrional, prêté aux quatre Choralpartiten pour lesquels le livret souligne l’influence de Johann Pachelbel (1653-1706). Un choix de facture là-encore inaccoutumé pour ce répertoire, si l’on excepte le panel de chorals sous les doigts de Michel Chapuis, extrait de sa notoire intégrale chez Valois.


Coffret 53°14'52.7“N 10°24'47.8“E (Lüneburg et Altenbruch) © Steffen Geldner & Johannes Schaugg

Ces Partitas dispensent un jeu vif et lisible qui profite d'une captation sculpturale et transparente, valorisant les timbres abrasifs et boucanés de la console, au gré de registrations judicieuses. Dans le Ach, was soll Ich Sünder machen, on goûte quelques lyriques solistes (Quintadöhn 8’ du Rückpositiv, Gedackt 4’ du Brustwerk), et les deux dernières stations sur les anches. L’acoustique peu réverbérée présente du Sei gegrüsset, Jesu gütig un visage combien distinct de Ton Koopman nimbé dans les échos de l’abbaye d’Ottobeuren (Teldec). Un rapport démystifié, plus proche et orant où la prière se fait volontiers intimiste (la variatio 1 sur la Dulcian 16’) et non moins intense, jusqu’à une dense conclusion en accouplement. À l’instar d’Olivier Vernet à Mérignac (Ligia) qui sur le Guillemin de Saint-Vincent réinventait un Christ, der du bist der helle Tag capté très près du buffet turquoise et or : Jörg Halubek endosse ce ton confidentiel et racé mais sa diction rectiligne ne retrouve peut-être pas la même émouvante imagination qui rayonnait de son confrère vichyssois. Lequel à Chavagnes-en-Paillers fendait l’armure du O Gott, du frommer Gott qu’Hans Vollenweider enrobait dans des succulences melliflues à Saint-Oswald de Zoug (Accord, 1975) ; Jörg Halubek déploie ces variations sur le « Dieu pieux » avec un art très suggestif (la Vox Humana dans la partita 2) et direct. Globalement, ce disque de Choralpartiten convainc d’une main sûre, cernant le charme mélodique de ces pages sincères qui parlent sans détour. Incarnée dans une palette dense et accrocheuse (ces Principaux !), on y salue cette franchise, cette transparence d’intentions qui caractérisaient la superbe lecture de Simon Preston, un sommet de son intégrale chez Deutsche Grammophon.

Jörg Halubek s’honore dans un Orgelbüchlein qu’il réussit sans réserve et qui nous comble, depuis la touchante antichambre du Nun komm, der heiden Heiland. Sur les trois claviers de St. Johannis, les chorals de Noël se parent de leur complet spectre expressif : douceur (Gelobet seist Du), recueillement (Puer natus in Bethlehem, Jesu meine Freude), joie effervescente (Lob sei dem allmächtigen Gott, Der Tag der ist so freudenreich, In dulci jubilo), verbe en démonstration (Christum wir sollen loben schon). On félicitera la scintillante fluidité dévolue au Vom Himmel kam der Engel Schar, la loquacité feutrée accordée au Herr Gott, nun schleuss den Himmel auf, par un organiste qui excelle tant dans la mélancolie du Das alte Jahr vergangen ist que dans l’enthousiasme du In dir ist Freude. La gravité du temps de Carême et Pâques justifie l’emploi du Posaune 32’ pour le sombre Christus, der uns selig macht et bien sûr l’éclatante résurrection (Erstanden ist der heilg’e Christ). Le plus long choral (O Mensch, bewein dein’ Sünde gross) s’épanche sur la voix enivrante de la Sesquialtera et prouve la qualité du cantabile que Jörg Halubek infuse au cœur de la repentance. La texture qu’il invente aux chorals de Pentecôte est particulièrement ingénieuse et dégraissée : le Komm, Gott Schöpfer, heiliger Geist, habituellement abonné aux registrations pachydermiques, se voit délesté par Trommeth 8’ & Octav 4’. Similairement, le Dies sind die heil'gen zehn Gebot clignote de partout et s’anime sans lourdeur, puis le Durch Adam's Fall ist ganz verderbt a la bonne idée de confier la voix grave à l’insinuante Dulzian 16’. Les bouleversants Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ (ici confié au velours des Rohrflöte et Blockflöte) et Wenn wir in höchsten Nöten sein (sur la Dulzian 8’ de l’Oberwerk) confirment combien Jörg Halubek signe un témoignage majeur pour l’ensemble du Petit Livre, qui rejoint les grandes références du catalogue discographique.

Face à ce triomphe, dissimulera-t-on notre déception envers l’autre volume ? La prise de son distante, voilée et anémiée de l’ample vaisseau de Sainte-Catherine contraste avec la puissance et la variété des ressources, taxant le panache qu’on attend des pages spectaculaires. La Toccata BWV 564 y perd une part de son élan (2’31, terne départ à la mesure 32) sans abdiquer son aplomb ancré dans le Principal 32’ ni son abyssal contre-ut au pédalier. Mêmes sensations fortes pour le Wir glauben all in einen Gott grondant sur le Posaune en 32’. On se demande si la Fugue BWV 575, parcourue avec une rhétorique un peu morne, n’aurait pas mérité une autre fougue, tel le crépitement de Vernet à Saint-Vincent de Lyon. La registration caviteuse au début du Praeludium BWV 549a n’atteint pas la même profondeur que Bernard Foccroulle à la voisine Jacobikirche (Ricercar), lequel conférait à la Fugue une envolée moins pesante et un dessin plus net, comme si l’interprète allemand se trouvait encombré par les frasques de la résonance et une mécanique inertielle qui brime le vitalisme désirant. S’en dégage une intelligence désabusée, comme rancie par les lignes de Schopenhauer. Et pourtant on apprécie le zèle que Jörg Halubek inculque au Prélude et Fugue en ut majeur, même si les micros en épaississent la trame. Dans un tel écrin translucide, on n’est pas certain que le BWV 912a fasse meilleur effet aux tuyaux qu’au clavecin.

La série des Neumeister, parfois écartée des intégrales, évidemment celles antérieures à leur exhumation, rencontra d’intéressantes interprétations avec Werner Jacob à Arlesheim (EMI) ou Peter Hurford à l’Augustinerkirche de Vienne (Decca) peu après leur redécouverte. Dans l’absolu, on se fiera à Kay Johannsen à Waltershausen (Hännsler), et récemment aux époux Lebrun à Ebersmunster (Monthabor) qui bénéficient d’une flagrante audiophilie à l’appui de leur éloquente lecture. Leur charisme n’est pas l’atout de la proposition de Berlin Classics, desservie par une perspective falote et cotonneuse. Grand dommage car l’éventail de registrations et le soin de Jörg Halubek manifestement inspiré par ce cahier méritaient des conditions plus avenantes. Pas au point de se détourner de ce double-album hambourgeois, mais à choisir on privilégiera l’autre, magnifiquement capté, celui avec la couverture au parapluie : il nous sert un Orgelbüchlein et des Choralpartiten d’un émérite niveau, qui motivent notre attrait pour les futures étapes de cette intégrale bienvenue.



Publié le 10 févr. 2022 par Christophe Steyne