Partenope - HWV 27 - Georg Friedrich Haendel - D’après le livret de Silvio Stampiglia, 1699 - Créé le 24 février 1730 au King’s Theatre - Londres

Partenope - HWV 27 - Georg Friedrich Haendel - D’après le livret de Silvio Stampiglia, 1699 - Créé le 24 février 1730 au King’s Theatre - Londres ©Vladimir Korostyshevskiy-123RF/Aintschie-Foitolia
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Une œuvre mésestimée…

Œuvre très peu jouée depuis sa création, cet opéra suscite un regain d’intérêt depuis une dizaine d’années, tout autant sur scène qu’en enregistrement. Cette mésestime ne serait-elle pas le fruit du contexte de son origine ? En décembre 1729, Georg Friedrich Haendel essuie un cuisant échec avec l’opéra Lotario HWV 26, vite jeté dans les abysses de l’oubli. L’enjeu de taille pour le Cher Saxon est de réussir sa prochaine création. L’opéra Partenope connaît cependant un difficile parcours dès sa création. En effet, Haendel souhaitait utiliser le livret écrit en 1699 par le librettiste italien Silvio Stampiglia, avec un dessein bien précis : confier le rôle de la reine de Naples à Francesca Cuzzoni et celui de Rosmira à Faustina Bordoni. Mais rien ne se passe comme prévu, puisque le rôle titre est finalement dévolu à Anna Maria Strada del Po en 1730, ceci à cause du départ pour Venise des deux « prime donne » Cuzzoni et Bordoni. Ainsi naît ce chef d’œuvre le 24 février 1730 au King’s Theatre, dans un climat assez tempétueux !
L’intrigue ne manque pas d’attrait. Même si les « ingrédients » sont communs au style de l’opera seria, la recette finale se révèle un des mets les plus succulents. Haendel signe un opéra où la conjuration s'appuie sur des cabales romantiques et des confusions des genres. Arsace, Prince de Corinthe, et Armindo, Prince de Rhodes, veulent épouser la Reine Partenope, fondatrice de la ville de Naples. L’histoire est bien banale, allez-vous dire ! Mais non rassurez-vous ! Le « piment » de l’intrigue va être relevé avec l’arrivée d’un troisième prince, Emilio de Cumes, en guerre avec Naples et avec Partenope. La Reine Partenope est surtout attirée par Arsace, tout en ignorant que ce fougueux prince a délaissé Rosmira. L’amante éconduite prend les traits d’un homme sous le nom d’Eurimène, et tente de reconquérir son amant. Sous ce déguisement, Rosmira aborde Arsace et lui reproche son infidélité. Par ailleurs, elle exige de lui de garder le secret sur sa véritable identité, qui sera révélée lors d’un duel torse nu les opposant, condition exigée par Arsace.
Cette nouvelle intégrale de Partenope paraît sous le label Erato. L’enregistrement est dirigé par le talentueux chef Riccardo Minasi, à la tête de son ensemble Il Pomo d’Oro. Tout au long de l’écoute, le maestro maintient l’intérêt en éveil grâce à l’excellence des instrumentistes. C’est un véritable florilège de nuances, de styles d’interprétation, de richesses sonores aux moelleuses respirations qui supporte intelligemment l’intrigue. Aucun essoufflement ne se fait sentir, consacrant ainsi leur lecture et interprétation musicales au regard des « règles » écrites par le Cher Saxon. Soulignons entre autres le raffinement de jeu d’archet des cordes lors des accompagnements des airs, et le délicat continuo fourni par les clavecins.
Enveloppée dans un tourbillon émotionnel, la distribution vocale se révèle tout aussi brillante. Le rôle titre est confié à Karina Gauvin, qui campe une Partenope virtuose. Ainsi dans son premier air L’Amor ed il destin (scène 3 de l’acte I), la soprane québecquoise déchaîne sa voix dans un flot de vocalises rapides, exercice risqué mais relevé avec brio. L’articulation soignée donne une force convaincante à son interprétation d’une reine digne face aux cruels vertiges émotionnels dont elle fait l’objet. Elle se montre pleine de courage lorsqu’elle s’adresse à ses deux soupirants dans l’air Spera e godi, oh moi tesoro (scène 1, acte III). Elle exprime sa tendresse dévorante envers Armindo et sa haine courroucée pour Arsace. Elle signe là l’une de ses plus belles incarnations d’une héroïne haendélienne.
Arsace, confié à Philippe Jaroussky, se veut être tout aussi éloquent de vérité dans l’interprétation de son rôle de primo uomo. Il se montre convaincant, mettant en surbrillance sa voix de contre ténor. La grâce baigne son chant, même lorsqu’il se trouve rattrapé par son premier amour, Rosmira. Dans une lente mais sûre escalade, chacune de ses interventions n’amène qu’à un seul sommet, celui de l'extase de la tendresse. Chaque air d’Arsace est comme une superposition de fines nuances, appuyant sa voix riche dans le médium et une générosité dans les ornementations. Ch’io parta ? (scène 4, acte III) lui confère même une onctueuse langueur. Que sont quatre minutes et cinq secondes face à l’éternité de plénitude qu’offre cet air ? Nous sommes suspendus à ses lèvres…
Le rôle de son rival Armindo est dévolu à une femme, comme lors de la création en 1730. La soprano Emöke Baráth fait preuve d’un joli timbre frais. Cependant, une certaine incompréhension peut apparaître dans son interprétation. Elle se perd entre la douceur ressentie pour Armindo et sa destinée de futur époux de Partenope. Cette hésitation pourrait la desservir. Mais ses qualités vocales reconnues viennent à son secours et « sauvent » son rôle ; en particulier avec l’air Nobil core che ben ama (scène 5, acte III).
Le troisième soupirant, le prince Emilio de Cumes, est incarné par le ténor anglais John Mark Ainsley. Il a déjà chanté ce rôle dans Partenope avec l’English National Opera à l’automne 2008 et à l’Opéra de Berlin en 2009. Il campe avec assurance et panache un guerrier aguerri, qui ensanglante plus les cœurs que les champs de bataille. Sa voix souple témoigne d’une déconcertante agilité et d'une belle endurance, mise à rude épreuve dans l’air de bravoure La speme ti consoli (scène 3, acte III).
Rosmira, passionnant et intriguant personnage, est confié à la mezzo-soprano italienne Teresa Iervolino. Son approche est assez complexe mais bien pensée. Elle navigue sur un océan de contradictions, incarnant une amoureuse en reconquête des faveurs d’Arsace. Le sublime air Quel volto mi piace (scène 4, Acte III) témoigne de graves aux douces couleurs. Elle est à elle seule un drame psychologique tiraillé entre la vengeance et la tendresse. Il ne manque que l’image pour mesurer sans conteste son talent dramatique.
Cette distribution s’achève noblement avec la basse italienne Luca Tittoto revêtant les traits d’Ormonte, capitaine des gardes annonçant fièrement l’approche des troupes du prince de Cumes, dans l'entraînant T’appresta forse Amore. Cet unique air de la basse révèle une voix claire, homogène et riche en couleurs. La technique est parfaitement maîtrisée, conférant à son personnage une forte présence dans les nombreux récitatifs où il intervient.
Dans cette vision très intime des passions dramatiques et des sentiments tourmentés, les minutes s’égrènent à une vitesse vertigineuse. Les interprètes vocaux et instrumentaux portent à bout de bras cette monumentale œuvre du Caro Sassone, ce qui demande de la ténacité. Ne pas lâcher, ne pas laisser tomber ! Tel est bien le but atteint par le maestro Minasi. Tous ces interprètes honorent le maître incontesté de l’opera seria, Georg Friedrich Handel !

Publié le 06 févr. 2016 par Jean-Stéphane SOURD-DURAND