Art de la fugue - Bach

Art de la fugue - Bach ©
Afficher les détails
L'Art de la fugue, un prisme intemporel

L’Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) a toujours fait couler beaucoup d’encre. Composé à partir de 1740 jusqu’à la mort du maestro, l’opus est généralement considéré comme le testament de sa plume instrumentale, l’aboutissement de son génie à exploiter le contrepoint. Inachevée, la dernière partition qui décline le nom de B.A.C.H en fonction de la correspondance des lettres et des notes de musique (si la do si) est - mais seulement selon la légende - la fugue à quatre voix qu’il a composé dans son dernier souffle.

Basées sur un même thème, et bien que pouvant former un cycle absolument cohérent, Bach n’a pas eu le temps de donner ses consignes pour la gravure de l’ouvrage et l’ordre d’exécution des parties.Carl Philipp Emmanuel (1714-1788), son deuxième fils, n’en ordonnera pas l’agencement, mais la finition.

Quoique…. Le dernier contrepoint demeure inachevé, et c’est bien dans cet esprit de continuité qui faut envisager l’œuvre : toujours à poursuivre. En effet, si l’on considère l’origine du mot fugue, il s’avère qu’à l’époque, il a eu plusieurs significations. Si dans l’Europe méridionale, il était synonyme de « fuite » et de ce fait de projection, au nord, et dans les pays de langue saxonne, il désignait plutôt « l’ajustement, l’adaptation ». Comment ne pas faire le lien entre ces différentes définitions ? S’il est vrai que la fugue constitue la mise en perspective d’un thème (sujet), d’un contre-thème (contre sujet) et de leurs développements, elle est aussi une question de jonction harmonique et de coordination d’entrelacs mélodiques.

L’ensemble Les inAttendus, qui s’est donné pour but de visiter des registres aussi bien baroques que contemporains, a justement décidé d’exploiter la polyvalence de cette œuvre majeure. Souvent considérée comme destinée au clavier, elle est aussi très souvent interprétée par des ensemble à cordes, son écriture à deux, trois ou quatre voix s’adaptant parfaitement à la forme chambriste.

Mais la première de cet évènement est d’intégrer l’accordéon aux instruments typiquement baroques. Anachronisme ? Absolument pas. L’accordéon, avec ses anches et son soufflet, n’est-il pas quelque part un curieux orgue portatif ? Adaptable aux registres anciens et modernes ?

Et ce n’est pas étonnant qu’un lieu comme La Courroie, lieu d’échange entre curieux, et fidèles de tous horizons musicaux, accueille une telle prestation. Atypique et perdu au milieu de petits chemins versés de roubines, le lieu rassemble et fait salle comble chaque mois.

Ce soir-ci, on se bouscule pour les places devant la scène. Celle-ci, surélevée, est encadrée de paravents de bois, un hémisphère idéalement conçu pour renvoyer un son chaud et intimiste vers la salle. Le ton est donné, renforcé par les quelques mots de l’organisatrice, qui suggère de ne pas applaudir entre les pièces pour laisser à l’œuvre le temps de se donner dans son intégralité, dans toute sa cohérence. Le conseil sera suivi par un public guidé pas à pas, absorbé par le son, et finalement littéralement envoûté. Silence entre les pièces, attente quasi religieuse lors des ré-accordements, toutes les oreilles sont à l’affût.

Car si les versions intégrales de L’Art de la fugue sont aujourd’hui nombreuses, aucune n’est à l’image de celle-ci, totalement innovante. Bien sûr on peut se souvenir de la lecture de Reinhard Goebel avec Andreas Staier et le Musica Antiqua Köln, très complète côté instrumentalisation, sérieuse mais incisive et pertinente. Ici, ce n’est pas le propos ; le but est bien autre. Il est à fois de mettre valeur le contenu étonnamment moderne de ces pages : dissonances prémonitoires du quatuor du même nom de Mozart, écarts harmoniques dignes d’un compositeur contemporain - surtout dans les canons-, possibilité d’adaptation à toute formation musicale,...

Relevant le défi de la modernité inhérente à ces partitions, Les inAttendus s’immiscent au cœur de l’œuvre avec plaisir et complicité. On ne peut que remarquer leurs regards et sourires au contact d’une musique jouée ensemble et en parfaite cohérence, gestes en symbiose et vision commune d’un langage partagé. L’archet d’Alice Piérot y est vif, piquant, mais remarquablement harmonisé avec celui de Marianne Muller. Davantage en osmose avec l’accordéon de Vincent Lhermet, finalement parfaitement adapté !

Comme un organiste donc, ce dernier harmonise ses jeux, tantôt flûte ou bourdon, parfait polyphoniste dans cet ensemble ou les bois et les cordes se répondent. Une juste synesthésie, car elle mise non sur le relief des voix particulières, mais sur la couleur d’ensemble et le camaïeu qui ressort du déroulé des contrepoints. L’osmose est totale, entre les musiciens, mais aussi entre eux et le public.

Un moment intime, mais partagé ensemble par une respiration commune : celle du moment où Bach se partage.

Le concert s’achève…. Inachevé, sur la mesure même où le compositeur a levé la plume pour la dernière fois. Et quand les interprètes lèvent l’archet et les doigts de leurs instruments, le son demeure en suspens, comme pour inciter un art futur à poursuivre…



Publié le 10 mai 2019 par Coralie Welcomme