Vêpres - Misteria Paschalia

Vêpres - Misteria Paschalia © Joanna Gałuszka
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Les Vêpres de 1643, le testament musical de Monteverdi

Principale église paroissiale de la cité de Cracovie, Notre-Dame domine de son imposante façade la grande place du Rynek, cœur battant de la ville. Dédiée à l’Assomption de la Vierge, elle est la troisième à avoir été bâtie sur cet emplacement. Reconstruite dans le style gothique entre 1355 et 1406, elle témoigne de la grande prospérité des élites et de la bourgeoisie cracovienne qui en finança les travaux. L’intérieur qui a fait l’objet de soins particuliers d’embellissements permanents et de rénovations recèle des oeuvres d’art exceptionnelles. Afin de reconstituer à la fin du XIXème l’esprit du gothique primitif, des artistes parmi les meilleurs furent sollicités. Le grand peintre polonais, Jan Matejko, avec une équipe de jeunes artistes très talentueux, Wyspianski, Mehoffer et Dmochowski, décorèrent la nef centrale de peintures magnifiques entre 1889 et 1892 et réalisèrent de superbes vitraux dont celui de la façade d’après le carton de Wyspianski. A l’extrémité de la nef centrale, au fond du chœur orné de vitraux du XIVème siècle et de peintures de Matejko, apparaît comme un éblouissement un chef- d’œuvre absolu, le sublime retable de Veit Stoss (1438-1533), un immense polyptyque (13 mètres de hauteur sur 11 de large). Il se développe en cinq panneaux en bois de tilleul sculpté, peint et doré par ce génial artiste venu de Nuremberg à l’invitation des édiles de Cracovie pour réaliser entre 1477 et 1496 avec l’aide de collaborateurs ce joyau, l’un des imposants maîtres-autels existants. Deux cents personnages animent le retable qui évoque volets fermés la Vie et la Passion de Jésus-Christ et volets ouverts les épisodes de la vie de la Vierge. Au centre du retable, la scène majeure, la Dormition de la Vierge, son dernier sommeil prélude à son Assomption. Les genoux fléchis, elle chancelle, fragile, soutenue par Saint-Jacques et entourée des apôtres. Elle est bouleversante, brisée, les mains retombent, les yeux se voilent, le regard décline, une métaphore de toute la douleur du monde ! Puis, au-dessus, la scène de l’Assomption où huit anges d’une grâce infinie, les draperies flottantes de leurs vêtements, portent Marie accompagnée du Christ vers le Ciel, en arc de cercle autour de la scène, les Prophètes, dans les angles, les Pères de l’Eglise. Un élégant baldaquin ajouré, d’une exécution extraordinaire, surmonte le panneau central où figure le majestueux Couronnement de la Vierge tout en délicatesse entouré d’anges musiciens et des saints patrons de la Pologne, Aldabert et Stanislas.


Le retable de Veit Stoss

Ce retable d’une beauté saisissante voué au culte mariale qui connaît une grande faveur au XVème siècle communique une exaltation mystique émouvante. Le puissant génie de l’artiste traduit aussi le monde des vivants par la profonde vérité des êtres, le rendu des états d’âme, des sentiments, la vérité des gestes, l’expressivité des visage, des mains, les mains caleuses de Saint-Jacques qui soutient la Vierge. Avec une grande justesse d’observation, le retable offre une galerie de portraits, met en place les attitudes, la disposition des vêtements aux plis brisés. Il se présente comme la narration réaliste de la vie de l’époque par une profusion de détails, les personnages vêtus et coiffés à la mode du temps, les armes et les armements, les intérieurs des maisons, les objets et les meubles. Le monde qui entoure l’artiste est aussi évoqué par la présentation en arrière-plan de villes, de villages, de châteaux dans des paysages où plantes et animaux donnent de nouvelles images de la nature à travers un regard plein de fraîcheur.

La qualité plastique du polyptyque insuffle un dynamisme à l’ensemble des représentations qui embrasse la vie spirituelle et son pouvoir émotionnel et la vie réelle saisie dans sa plénitude. Une conception transcendantale et religieuse de l’existence et une vision réaliste du rapport de l’homme à son environnement et à la nature qui l’entoure.

Le retable récemment restauré avec une attention extrême, en particulier celle apportée à la polychromie qui accentue le relief des éléments sculptés, a retrouvé sa beauté primitive, celle d’un chef-d’œuvre de la stature européenne et de la peinture médiévale.

Un concert exceptionnel pour célébrer la Vierge

Cette première dans cette église a été possible grâce à la volonté de Robert Piaskowski, directeur du Centre National de la Culture, organisateur de l’événement et promoteur de la restauration du retable à qui Vincent Dumestre a rendu un chaleureux hommage pour avoir mené à bien un projet artistique exigeant, de haut niveau.

C’est devant cette merveille que le chef d’orchestre à la tête de son ensemble, Le Poème Harmonique, chœur et solistes, a dirigé ces « autres » Vêpres créés le 26 mars dernier à Cracovie. Mais, quelles sont-elles ? « Monteverdi aurait pu (les) faire résonner à l’ombre de la grande Assomption du Titien, à la fin de sa vie en 1643, dans la célèbre église consacrée à la Vierge, Santa Maria Gloriosa dei Frari, là même où il sera enterré quelque temps plus tard », confie Vincent Dumestre. En effet, la dalle tombale du maître est toujours visible aujourd’hui dans une chapelle latérale. La pensée musicale du chef est particulièrement pertinente, elle s’inscrit dans la dimension dramatique d’une musique inspirée, à l’écriture dense, celle de la messe qui innerve le matériau de l’œuvre.

Ces Vêpres « imaginées » font écho et prolongent l’esprit habité d’une ferveur mystique des célèbres Vêpres de 1610  considérées comme le chef-d’œuvre du répertoire sacré de Monteverdi. Elles furent certainement composées en vue d’obtenir un poste à Rome pour échapper aux contraintes imposées au maître à Mantoue. Aucune trace de la genèse de ces Vêpres n’est conservée, peut-être une commande de Vincent Gonzague, duc de Mantoue Nous ne savons si l’œuvre représentait une entité complète ou si certaines parties avaient été interprétées séparément. Néanmoins, la partition intégrale, où chaque mouvement s’intègre tout de même dans la construction d’ensemble, a été publiée à Venise en 1610 avec une dédicace au pape Paul V.

L’ampleur de la célébration, la solennité de l’imposante liturgie des vêpres, principal office du soir, a permis à Vincent Dumestre de réunir des pages majeures du maître, de choisir plusieurs œuvres extraites de l’important recueil d’une quarantaines de morceaux de la Selva morale e spirituale de 1641, somme et véritable testament musical. La combinaison des voix, la variété des timbres et des instruments composent une musique fastueuse, la dernière œuvre que Monteverdi publia. La Selva exprime les styles, les genres, les modes auxquels le compositeur se consacra pendant les trente années vénitiennes passées à Saint-Marc. Les pièces assemblées par Vincent Dumestre pour ce programme s’enchaînent soit par des effets de contrastes, soit déroulent une même fil continu. Elles sont de dimensions, d’effectifs et de fonctions variables, elles s’inscrivent dans le cadre de la dévotion mariale et respirent le mystère de la foi.

En cette soirée, tout concourt à soulever dans le public une rare émotion tant visuelle que sonore : le chœur de l’église balayé par des lumières, orné du fabuleux décor du retable dont une religieuse a ouvert les volets dévoilant la scène principale de La Dormition de la Vierge qui entre en résonance avec le contenu narratif de la musique pour former une œuvre d’art total.

Sous la conduite précise et efficace du chef face à son ensemble, chœur et solistes, sa direction équilibre avec souplesse gradations et contrastes, le concert s’est déroulé devant un auditoire recueilli. L’élan de pièces à caractère intime, antiennes et motets instrumentaux, les vibrantes couleurs des psaumes tels l’imposant Dixit Dominus ou le splendide cantique Magnificat à double chœur qui instaure une tension dramatique et clôt l’office des vêpres. Les timbres qui parcourent l’éventail des tessitures vocales, les accents, les phrasés, les ornementations comme les articulations du jeu orchestral contribuent au pouvoir expressif de ces Vêpres. Le langage musical de Monteverdi participe d’une inspiration religieuse mais théâtralise et dramatise la liturgie mariale pour séduire et convaincre. Ainsi le fameux Pianto della Madona tiré de la Selva n’est autre que le Lamento d’Arianna repris entièrement, dont seul le texte chanté profane s’est changé en texte sacré. Monteverdi utilise une même écriture expressive, formes et techniques pour des compositions sacrées ou profanes.

En cette soirée magique, les interprètes semblaient habités par l’esprit de la musique de Monteverdi. L’ensemble orchestral Le Poème Harmonique dont il faut souligner la qualité de certains pupitres, en particulier cordes et cuivres, et les chanteurs ont fait preuve d’une harmonieuse synergie. Le chœur, parfaitement en place, d’une présence éloquente a renforcé le caractère suggestif et expressif des Vêpres en accord avec le plateau vocal dans les tempos, les mouvements et les dynamiques. Les voix solistes disposant d’une belle projection, un phrasé qui épouse les inflexions du discours musical pour déclamer le texte avec un lyrisme tout intériorisé. Tous étaient particulièrement engagées dans la partition pour livrer un chant dramatique et virtuose.

Anouk Defontenay, mezzo-soprano au timbre ambré, à la ligne de chant pleine, a magnifiquement interprété le Pianto della Madona, s’exprimant avec une grande liberté de mouvement sur le plateau pour mieux transmettre l’émotion de ce lamento. La soprano Perrine Devillers, voix agile aux beaux aigus qui permettent de brillantes vocalises, a formé un duo en écho avec la mezzo dans le Salve Regina pour se déployer depuis la tribune du chœur en surplomb. Toutes deux se remarquent par un phrasé expressif et riche en nuances, par le raffinement de l’ornementation et une étendue d’une palette vocale ductile.

Les voix masculines ont contribué à l’ampleur de la célébration  : le ténor Cyril Auvity, tessiture claire, au style sobre, d’une grande intensité, souple dans l’émission et la diction, le baryton Romain Bockler, dont le chant au timbre expressif s’harmonise en duo avec le ténor, en particulier dans le Magnificat. Nicolas Brooymans, basse à la voix charnue, dotée d’un large volume, aux graves profonds, Paco Garcia, alto, s’est affirmé en dépit d’une émission un peu serrée.

Ces « autres Vêpres » d’une poignante beauté, splendeur et rayonnement sonore rendus sensibles par les effets visuels du retable, ont instauré une parfaite alchimie des éléments, timbres des chanteurs et des instruments pour porter haut le message spirituel et musical de Monteverdi, entre douleur et joie. Ce concert sera repris à la Philharmonie de Paris le 28 novembre prochain, au cours de la saison 2024-2025.



Publié le 17 mai 2024 par Marguerite Haladjian