Prima le Parole - Mazzocchi

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Les madrigaux de Mazzocchi, une œuvre d'une beauté radieuse

En ce début de 17ème siècle, deux tendances coexistent dans le domaine de la musique vocale profane. La première s'appuie essentiellement sur la tradition, c'est-à-dire la polyphonie vocale héritée de la Renaissance. Les madrigaux de Domenico Mazzocchi (1592-1665) composés en 1638 appartiennent à cette tendance et s'illustrent par des ensembles vocaux et instrumentaux à plusieurs voix faisant usage d'un contrepoint complexe et raffiné. Bien que Mazzocchi reprît à son compte les formes du passé, il leur insuffla cependant un esprit nouveau en introduisant des passages solistes à haut potentiel expressif et en les dotant de formes musicales particulières qu'il appelle mezz'arie, intermédiaires entre le recitar cantando (récitatif chanté) nouvellement inventé et l'aria. La seconde tendance, faisant table rase du passé, invente la monodie accompagnée. Sigismondo D'India (1580?-1629?) osa écrire entre 1609 et 1623, en même temps que Claudio Monteverdi (1567-1643) des monodies accompagnées appelées aussi madrigaux à une ou deux voix (nuove musiche). Ces initiatives ainsi que l'invention du recitar cantando, conduisent tout naturellement à la cantate et à l'opéra. Mazzocchi ne resta pas à l'écart de ces nouveautés puisqu'il composa en 1626 La catena d'Adone, fable pastorale en un prologue et cinq actes, en fait, un des tous premiers opéras romains.

Comme Mazzocchi l'affirme lui-même dans la préface de la partition éditée en 1638, les 24 madrigaux comportent un certain nombre d'innovations. Parmi ces dernières, il y a un système d'indications d'interprétation tout à fait nouveau pour l'époque. A base de lettres, leur sens est évident pour P (piano), F (forte), E (echo), T (trillo) ; il est plus problématique pour le C qui indiquerait une nuance que l'on peut assimiler à la messa di voce, c'est-à-dire une croissance en volume graduelle suivie d'une décroissance, d'une note tenue chantée au début pianissimo, avec un filet de voix, technique vocale que les castrats s'approprieront et qui fera florès pendant toute l'ère baroque et le début du romantisme.

La partition publiée en 1638 s'intitulait : Madrigali a quattro, cinque, sei e otto voci con e senza basso continuo, con un dialogo e una passacaglia a tre. Parmi les 24 madrigaux de ce recueil, seize sont écrits à cinq voix. Ces derniers comportent les parties habituelles: deux sopranos, un alto, un ténor, une basse et le continuo. On trouve également dans ce recueil des ensembles vocaux à quatre, six et huit voix. Dans deux cas au moins, l'effectif consiste en un double chœur à quatre voix (soprano, alto, ténor et basse) donc huit voix en tout. La plupart des madrigaux sont accompagnés par la basse continue mais huit d'entre eux sont chantés a capella (senza strumenti précise Mazzocchi).

Dialogo à tre, Passacaglia. Ce madrigal se distingue très nettement des treize autres figurant dans l'enregistrement; il est d'abord écrit pour trois voix et le continuo; c'est ensuite une composition très développée, une cantate en fait dont le livret, très original, écrit peut-être par Mazzocchi lui-même, met en scène deux bergères (Silvia et Eurilla) et un berger (Fileno). L’œuvre comporte deux parties. Dans la première, on trouve de nombreux passages en recitar cantando ainsi que des soli virtuoses très ornés, celui de Fileno chanté par la basse Renaud Delaigue est particulièrement impressionnant puisque ce chanteur nous gratifie d'un Ré 1 parfaitement sonore, note la plus grave qu'il m'ait été donné d'entendre dans une pièce vocale baroque. La deuxième partie est une passacaille enchanteresse avec une basse obstinée composée d'un tétracorde descendant, à la manière de Francesco Cavalli (1602-1676), au dessus de laquelle les deux dessus (Capucine Keller et Dagmar Šašková) et la basse, à tour de rôle, émettent des plaintes de plus en plus expressives et passionnées où se mêlent la douleur et l'extase. La basse continue est particulièrement riche avec le théorbe de Matthias Spaeter, le clavecin de Laurent Stewart et la harpe baroque italienne magique de Giovanna Pessi qui donnaient à cette basse obstinée et à ses variations, le caractère d'une mystérieuse voix cachée, exprimant peut-être les non-dits du texte.

Di marmo siete voi : ce madrigal à cinq voix, possède la particularité d'être chanté a capella, et se rapproche plus que les autres des madrigaux de la Renaissance.

Verginelle, écrit pour quatre voix aiguës (trois sopranos et alto) et le continuo, est un un morceau de caractère populaire qui se grave immédiatement dans la mémoire. C'est un hymne joyeux au printemps adressé à des jeunes filles. Les flûtes à bec très actives (Liselotte Emery et Monika Fischaleck) se joignent aux voix aiguës pour le plus grand plaisir de l'auditeur. Il est chanté ici avec infiniment de charme par Capucine Keller, Dagmar Šašková, Anne Magoüet (sopranos) et Maximiliano Baños (alto). Dans le même esprit festif, Dolci godete, nous permet d'admirer les superbes voix de Maximiliano Baños et Vincent Bouchot (ténor).

Le madrigal à cinq voix Lidia ti lasso a été transcrit pour mettre en valeur la plupart des instruments des Traversées baroques : le cornet agile au grain fin, d'une intonation parfaite de Judith Pacquier, les violes de gambe si mélodieuses de Marion Martineau et Christine Plubeau, le basson très musical de Monika Fischaleck et le violon enchanté de Béatrice Linon. J'étais heureux de retrouver ici cette artiste que j'avais beaucoup appréciée dans l'Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. Le continuo était représenté par Matthias Spaeter au théorbe qui égrenait de fort jolies notes et Laurent Stewart au clavecin et à l'orgue qui assurait avec talent les bases harmoniques de cette superbe pièce instrumentale. A ces musiciens était associé Magnus Andersson (théorbe, guitare) dans d'autres madrigaux.

Chiudesti i lumi est un des plus beaux madrigaux à cinq voix du recueil avec un savant équilibre entre harmonies classiques et combinaisons sonores inédites, entre passages homophones méditatifs et polyphoniques dynamiques. Le texte du Tasse et les souffrances de la malheureuse Armide ont inspiré à Mazzocchi une musique admirable et des harmonies bouleversantes idéalement rendues par Capucine Keller, Dagmar Saskova, Maximiliano Banos, Vincent Bouchot et Renaud Delaigue.

Dans un style analogue, Su da monti est également un chef-d’œuvre. Il comporte des vocalises très élaborées des trois sopranos avec des échos. La fin est intensément poétique quand les voix de dessus évoquent la joie, le rire, l'amour tandis que le ténor et la basse font défiler les quatre éléments : l'Air, la Mer, le Ciel, la Terre. L'union parfaite du texte et de la musique et les images puissantes qu'elle suscite, donnent à cette fin un caractère grandiose, quasiment épique.

Hor che sepolto possède la particularité d'être écrit pour deux chœurs, composés chacun d'une soprano, d'un alto, d'un ténor et d'une basse. De caractère très sombre au début, ce chant débute par un chœur de basses qui permettait d'entendre en plus des chanteurs et chanteuses déjà cités, la voix bien timbrée d'Alessandro Meerapfel, spécialiste d'opéra pré-baroque ainsi que l'excellent ténor qu'est François-Nicolas Geslot. Lorsque les quatre voix de femme viennent se joindre à celle des hommes, on est ébloui par les figurations contrapuntiques de style monteverdien. Cette pièce très solennelle s'achève par un tutti grandiose.

Mais le sommet du disque est peut-être Pian piano où la musique exalte les paroles avec une étonnante puissance. Le madrigal débute innocemment, tout doux, tout doux, mais bientôt des gammes chromatiques descendantes surgissent sur i dolor miei, à la manière des lamenti de l'opéra baroque naissant. Un épisode presto d'écriture polyphonique complexe impressionne par ses vocalises virtuoses où excellent Capucine Keller, Dagmar Šašková, Maximiliano Baños, Vincent Bouchot et Renaud Delaigue. A la fin, l'écriture musicale devient très audacieuse, la partition est hérissée d'altérations, tandis que des dissonances acerbes et d'étranges modulations accompagnent les mots Beltà crudel (Beauté cruelle).

Voilà un enregistrement qui apporte une pierre essentielle à la connaissance d'une des périodes les plus fécondes de l'histoire de la musique. Ces madrigaux de Mazzocchi d'une beauté radieuse bénéficient d'une interprétation admirable par Les Traversées baroques (Etienne Meyer et Judith Pacquier), un ensemble remarquablement créatif. Cet enregistrement, techniquement irréprochable, procurera à l'auditeur beaucoup de plaisir et une intense émotion. L'amateur de musique vocale du premier baroque sera comblé.



Publié le 13 juin 2022 par Pierre Benveniste